Traumatismes et stress post traumatique

Quand la vie s'arrête

« Je ne ressens rien. Vide. Morte à l’intérieur, rien ne m’anime. J’entends cette voix, du plus profond de mes entrailles, qui hurle une rage, un dégoût, une honte, une culpabilité. Mais rien ne sort. À l’intérieur, c’est la tempête ; à l’extérieur, c’est la torpeur. Tout me touche, mais rien ne m’atteint. Ma vie est un fardeau, j’attends qu’elle passe. Hâte qu’elle se termine, peur à la fois. Je n’ai plus confiance en elle, je n’ai plus confiance en moi. Je suis dépossédée de ma propre vie, mes émotions sont endormies. Tout m’est égal à part la souffrance, je m’y agrippe de toutes mes forces, elle est le seul signe que j’existe encore.»

1914. L’horreur de la guerre frappe l’ensemble de l’humanité et produit un traumatisme général, dont les conséquences sont toujours observables. À cette époque, le terme de stress post-traumatique n’existe pas : il est appelé « névroses de guerre », et concerne davantage les séquelles physiques des poilus (traumatismes crâniens) que leur état psychologique et celui des victimes collatérales. Il faudra attendre la guerre du Viêtnam et l’état catastrophique des Vétérans pour que nos amis outre-Atlantique s’y intéressent réellement. L’eau a coulé sous les ponts : aujourd’hui, le stress post-traumatique (ESPT) se définit comme un syndrome clinique.

Alors, comment notre société moderne définit-elle le traumatisme et le stress qui le suit ? De quelle façon la vie d’un individu en est-elle impactée, et quels sont les chemins de guérison proposés ?

Traumatismes et stress post-traumatiques, parlons-en un peu, mais parlons-en bien.

L'évènement traumatique , violence et choc

Évènement imprévisible, réactions imprévues

Il est impossible de prédire l’impact traumatique d’un événement : certains, que l’on peut considérer comme tels, n’engendreront pas d’état de stress post-traumatique au sens clinique du terme. De même, il est impossible d’anticiper la capacité humaine à mobiliser ses défenses psychologiques lors d’un choc violent : certains groupes d’individus sont plus à risques que d’autres (enfants, métiers à risques, etc.), mais c’est la personnalité de chacun et son état psychologique au moment T qui définissent la nature traumatique de l’événement. C’est pourquoi le psychotraumatisme n’est pas figé et dépend impérativement de deux facteurs : la nature de l’événement + la personnalité de la victime. En parlant de victime, il convient de rappeler que s’il existe une « classification », il faut reconnaître à chacune sa souffrance légitime, et ne jamais dénigrer son vécu. Il existe donc trois types de victimes : les victimes directes (exposées à l’événement), les victimes indirectes (proches de la victime directe), et les victimes « secondaires » (personnes ayant pris en charge les victimes, témoins de l’évènement.).

L’évènement traumatique, un face à face morbide

Catastrophes naturelles.
Accidents liés à une erreur humaine ou technique.
Actes de violence interpersonnelle (paroles, gestes).

Voici les trois types d’événements à l’origine d’un traumatisme. Ils sont imprévisibles et éveillent, dans la victime, une réaction intérieure si violente et inhabituelle qu’elle peine à la verbaliser, voire, même, à la penser. Touchée dans son intégrité physique ou psychologique, elle est forcée à surpasser ses défenses quotidiennes car elle se voit engagée dans un face-à-face avec la mort, placée avec violence devant son impuissance à se protéger elle-même.

Psychologie du traumatisme
La voilà enlisée dans un état de stress post-traumatique (ESPT). Qu’est-ce que c’est ? 

Je pourrais apporter une définition très technique de ce syndrome clinique, mais j’ai décidé de faire simple : pour vivre, nous nous appuyons sur un fantasme, celui de notre immortalité. La mort constitue le danger ultime, et, grâce à ce fantasme, nous coulons des jours insouciants, loin de la peur paralysante que la mort peut survenir à chaque seconde. L’événement traumatique tue ce fantasme, et transforme chaque pan de notre quotidien en un réveil émotionnel et physiologique identique à celui éprouvé lors de l’événement. En bref, il nous conduit à vivre dans un mélange d’émotions négatives liées à l’évènement, dont le plus violent et intense est la terreur, et les plus terribles, la honte et la culpabilité liées à la paralyse invalidante lors de l’évènement lui-même. Si aucune aide n’est apportée à la victime, les conséquences de l’ESPT sont assassines :  son sentiment permanent de danger s’amplifie, son insouciance finit de disparaître et elle peut rapidement basculer dans un état dépressif. 

Ses souffrances psychiques s’intensifient et deviennent invalidantes.

Diagnostiquer une état de stress post-traumatique

Des conséquences variées
Si les symptômes du stress-post traumatique handicapent la vie de l’individu, c’est que toutes les sphères de son quotidien sont touchées : sa santé psychique et physique, ses relations interpersonnelles, ses compétences et relations professionnelles. 

Celles-ci sont classifiées en trois grands groupes.

Les symptômes de reviviscence
L’esprit de la victime devient son plus grand ennemi : les souvenirs de l’événement viennent la hanter. Flash-backs, cauchemars, images, souvenirs vifs et intenses,… Sa réalité se transforme et n’existe plus que sous le prisme du choc vécu. Son sommeil est impacté : agité, réveils fréquents et inhabituels, insomnies ou, au contraire, hypersomnie.
Ces symptômes génèrent des émotions désagréables et provoquent des ressentis physiques conduisant la victime à « revivre » l’événement.

Les symptômes d’évitement
De façon totalement inconsciente, la victime évite les situations susceptibles d’éveiller le souvenir traumatique.
Certaines se replient sur elle-mêmes, faisant preuve d’insensibilité, se coupant de leurs émotions, intellectualisant tout, s’engageant parfois dans des comportements addictifs, ne ressentant rien, difficultant les échanges et communication avec leurs proches.
Certaines entament un processus de dépersonnalisation (se détache de soi) ou de déréalisation (perçoit son environnement comme irréel).
Certaines développent même une amnésie traumatique : leur mémoire refoule l’événement pendant des années et celui-ci resurgit longtemps après avec un déclencheur anodin. Un mot, une photo, un son, une odeur. 

L’occasion pour moi de répéter qu’on n’oublie jamais rien. Le corps tout entier a une mémoire.

Les symptômes d’hyper activation neuro-végétative
Certaines zones du cerveau, comme l’hippocampe, le cortex pré frontal et l’amygdale, sont liées à la mémoire. Elles traitent les informations et les émotions. Après un événement vécu comme traumatique, le circuit ne fonctionne pas correctement, de sorte que la personne se sent déconnectée du monde. Résultat : elle est incapable d’apporter une réponse adaptée aux situations qu’elle rencontre, comme si son cerveau la poussait à créer un contexte intériorisé, lié au traumatisme. Elle est sur le qui-vive en permanence, comme si son environnement était, par défaut, hostile. Un dysfonctionnement qui se traduit par une difficulté à se concentrer, des troubles du sommeil, une grande irritabilité, des humeurs inégales, une souffrance significative, une comorbidité anxieuse et/ou dépressive.

Guérir du stress post-traumatique

Se reconnecter à soi et au réel
Le point commun des trois types de symptômes est une déconnexion/inadaptation au réel. Ainsi, l’essentiel de toutes les techniques thérapeutiques est d’ancrer le patient dans son environnement actuel. De le ramener au présent et d’empêcher qu’il soit vécu sous le prisme de l’événement traumatique passé. De quoi lui permettre de s’approprier le présent, d’identifier le contexte dans lequel il se trouve et de s’y adapter.
Dans une prise en charge thérapeutique, il y a plusieurs temporalités à respecter.

La prise en charge immédiate
Le laps de temps qui suit un événement traumatique est crucial. Les réactions des proches ou des professionnels conditionnent en grande partie l’évolution de l’ESPT. Le mécanisme de survie activé en situation extrême peut se déclencher automatiquement et difficulter le retour à un état d’équilibre. Ainsi, dans un premier temps il convient de prodiguer les soins en « defusing » : intervenir au plus vite pour répondre au besoin fondamental du patient, la sécurité. Calmer sa peur, lui porter secours, lui assurer sa présence et sa protection, le rassurer. Vérifier qu’il ne soit ni désorienté, ni confus, ni dissocié (des victimes fortement exposées peuvent s’extraire de la souffrance en se dissociant, en se déconnectant de leur système sensoriel, émotionnel). En bref : aider la personne à sortir de cet « état second », l’aider à réintégrer une réalité spatio-temporelle organisée. Cette étape peut être prise en charge par des proches, du personnel soignant ou des psys ; bref, tout un chacun.

Poser des actes concrets
La troisième catégorie d’événements traumatiques, les actes de violence interpersonnels, constituent les traumatismes les plus intenses.
Les violences physiques touchent à l’intégrité et la dignité de la personne. Les violences sexuelles, en particulier, sont assassines, car la sexualité est une pulsion de vie, une force intérieure ; être victime d’une telle violence, c’est être dépossédée de son corps et être atteint dans l’essence même de sa vie, de ce que l’on est.
Ainsi, toute violence physique ou verbale, pour la guérison de la victime, doit s’accompagner d’actes concrets qui lui permettent de reprendre matériellement possession de son corps, de sa personne, de sa vie.

1. S’écouter, prendre soin de soi, se reconnaître victimece mot peut effrayer, mais lorsque l’on a été victime de violences, il est indispensable de s’autoriser ce statut. Nous avons besoin de reconnaître et d’avoir conscience de notre propre souffrance, de sa légitimité.

2. Porter plainte est un acte fort dans le processus de reconstruction. Nous devons poser cet acte où nous reconnaissons, d’abord pour nous-mêmes, notre statut de victime dans la continuité du step 1.  Cette reconnaissance, nous avons le droit de la rechercher “officiellement”, nous sommes légitimes dans cette quête.

3. En parler aux bonnes personnes, de sorte qu’on est soutenu et qu’on maintient un lien avec le monde réel, l’extérieur de soi.

4. Faire partie de groupes de paroles, s’engager dans la cause, partager son expérience, ce qui permet de donner à sens à l’événement terrible dont on a été victime. Tirer quelque chose de positif d’un drame.

Faire confiance aux thérapies
Le « debriefing » psychologique peut s’exercer en groupe ou en individuel. Le but ? Remettre en place le système de pensée de la victime, figé au moment des faits. En revanche, ce debriefing ne doit pas être entrepris dans les premières 48h suivant l’événement : face au choc, l’individu peut s’enliser dans un état de torpeur, et un debrief précoce pourrait entraîner une activation violente du souvenir traumatique. 

La thérapie peut être cognitivo-comportementale, axée sur le traumatisme, brève. 

L’EMDR, entre autres, fait partie des thérapies conseillées aux victimes d’attentats, car elle utilise une stimulation sensorielle des deux côtés du corps, soit par le mouvement des yeux, soit par des stimuli auditifs ou cutanés, permettant ainsi de « débloquer » les images et sensations du traumatisme stockées de façon pathologique dans le cerveau lors de l’évènement. Dans un second temps, et sous la surveillance d’un médecin, une prise en charge médicamenteuse peut s’envisager.

La preuve de la guérison
Sortir de l’ESPT, c’est ne plus vivre sous l’emprise du traumatisme

Un système de croyance sain est rétabli, les valeurs fondamentales reprennent le dessus sur la terreur instaurée. 

C’est une renaissance : celui qui se sentait mort à l’intérieur réintègre la communauté des vivants. Le climat intérieur de sécurité est restauré, les liens d’attachement à la vie sont reconnectés.

Chacun d’entre nous peut vivre un événement traumatique.
Un geste posé, une parole dite, un drame, inexpliqué et inexplicable. Nous devons vivre cet événement en conscience : le passé ne peut être changé. Le drame vécu ne peut s’effacer ni s’oublier, les mots assassins ne peuvent se transformer en non-dits. Ils font donc apprendre à vivre avec : ça ne veut pas dire qu’on est heureux que ça se soit produit, simplement qu’on accepte que ce passé soit le nôtre et qu’il nous a construit, sans définir qui nous sommes ni conditionner notre présent et notre futur. 

Alors à toi, qui a été victime : tu as une force insoupçonnée. Tu as du courage, tu es digne ; tu as vécu quelque chose de terrible, mais tu es debout. La vie est injuste : pourquoi toi ? Oui, c’est vrai. Mais souhaites-tu vraiment laisser à cet événement terrible encore plus de pouvoir ? Qu’il continue à te voler ta vie ? Prends ta revanche. Lève-toi pour toi ; donnes-toi le soutien, l’amour et la douceur que la vie ne t’a pas donné. Sois pro-actif, concentre-toi plus sur ta reconstruction que sur ce drame qui dévore ton quotidien. Tu en es capable. Tu peux le faire.

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