Être amoureux et aimer : la différence

De l'obsession à la liberté
S’il y a bien quelque chose que je déplore à notre époque, c’est la perte de sens des mots : on les détourne de leur signification première, ils n’ont plus une définition, mais une charge émotionnelle et c’est ainsi qu’aujourd’hui, personne ne distingue le sentiment amoureux de l’amour véritable. Et l’heure est grave, ce problème est de taille, car cette confusion est à l’origine de nombreuses ruptures et d’une désacralisation de l’Amour lui-même. Alors, sans plus attendre, je m’en vais t’expliquer pourquoi être amoureux et aimer n’est pas la même chose.

C'est quoi, tomber amoureux ?

L’accident du tomber amoureux

“Je suis tombée amoureuse. Tombée. Tout est dit. Je n’ai rien fait, rien voulu, rien demandé. C’est arrivé, c’est tout, indépendamment de ma volonté. C’est d’abord passé par mes sens ; c’était son odeur, sa voix, son toucher. C’étaient les émotions qu’il éveillait en moi. Esclave d’un bien-être que je ne ressentais qu’en sa présence, d’une plénitude que je ne trouvais qu’en lui. Je n’ai rien pu faire, comment aurais-je pu ? Tant pis s’il était la mauvaise personne, si ça n’était pas raisonnable. C’était plus fort que moi ; j’étais tombée, j’étais tombée bas. Trop pour remonter seule, trop pour en avoir envie. Et j‘étais là, amoureuse, même si nous n’avions rien en commun. Amoureuse même si l’avenir était flou ; amoureuse de ce qu’il me faisait sentir, plus que de ce qu’il était. J’étais l’amoureuse qui n’aimait pas ; ou plutôt, qui s’aimait elle à travers lui. J’étais victime, j’étais passive, j’étais tombée. Et depuis, je me laissais porter, un automate mû par ses émotions. C’était beau quand tout allait bien. C’était triste quand ça n’allait plus.”

Le vrai besoin

Pour comprendre la distinction sentiment amoureux/amour véritable, il faut revenir aux sources. C’est anthropologique ; c’est dans l’ADN humain que se cache cette vérité qui fait la différence.

Il y a 7 milliards d’êtres humains sur terre, c’est énorme ! À priori, chaque vie isolée a peu d’intérêt puisque le monde continue de tourner malgré celles qui s’éteignent. Sauf si … l’Amour ! Si quelqu’un m’aime et que je l’aime, alors j’ai une intimité avec cet autre et subitement, je me fiche que le monde ne tourne pas autour de moi : nous sommes nos mondes. Nous ne sommes plus que deux visages, que deux noms, que deux numéros parmi 7 milliards d’autres. Nous avons une place, notre place, chacun de nous est unique.

Pour Abraham Maslow, dans sa fameuse pyramide, c’est un fait avéré : l’Amour est un besoin, il donne du sens à nos vies ; il en est même le moteur, tout ce que nous faisons est motivé par le besoin d’être accepté, reconnu, aimé. L’Amour est central dans notre développement, dans notre construction et pour ma part, j’irais même plus loin : je crois profondément que c’est pour lui que nous sommes créés. Gary Chapmann en a fait une image assez parlante, celui d’un réservoir d’amour, présent en chacun de nous, qui se remplit non seulement par l’amour que l’on reçoit, mais également par celui que l’on donne.

Tomber amoureux est un instinct

Et nous voici donc arrivés à mon deuxième point.
L’instinct est le comportement inné, partagé par tous les êtres d’une même espèce, qui permet de répondre à un besoin. Tomber amoureux est l’instinct qui répond au besoin d’amour. Il suffit d’analyser la majorité des histoires pour le comprendre : au début, deux personnes qui apprennent à se connaître sont plus attentives à ce que l’autre leur fait sentir qu’à ce qu’il est réellement, les sentiments sont auto-centrés. La façon dont on décrit nos premiers mois de relation est d’ailleurs très révélatrice “je me sens bien avec lui”, “il m’apaise”, “je me sens en sécurité”, “je me sens belle” : je, je, je, moi, moi, moi ! Pas lui, moi ! En tombant amoureux, on croit aimer quand bien souvent, c’est nous-même que nous aimons à travers l’autre. Nous ne sommes pas mus par la rencontre de l’autre, mais par notre propre besoin. Et, comme il y a plusieurs forme de faim (instinct) pour répondre au besoin de nourriture, il y a multiples façons de tomber amoureux et autant d’individus avec qui vivre cette expérience qui n’est plus si unique, ni transcendante. L’obsession amoureuse (pas dans son sens pathologique) est limitée puisqu’il s’agit d’un instinct et qu’un instinct est toujours temporaire : tomber amoureux est donc beau, merveilleux, mais surtout dans la perspective d’une évolution vers l’amour, le vrai.

D’où l’importance de bien différencier les deux !

C'est quoi, l'Amour ?

Ode à l’Amour

C’est prétentieux de vouloir définir l’Amour : il fait tourner le monde depuis toujours, il est au cœur des préoccupations, il habite toutes les vies. Puis en même temps, c’est si réducteur de le cantonner au sentiment amoureux, à cet élan puissant mais éphémère qui, trop vite obtenu trop vite disparaît. L’amour est puissant, c’est une force de vie, il ne peut se résumer à un sentiment passager et inconstant, à une fusion, à une nourriture de l’ego, à un désir brulant, à un éveil des sens. Mais surtout, il ne peut être un accident ; il ne peut être quelque chose que l’on subit. “Tomber” et “aimer”, ça ne va pas ensemble.

Non ! Non, l’Amour, n’est pas un sentiment.
C’est un acte libre que l’on pose quotidiennement, que dis-je ! Continuellement.
Aimer, c’est accepter de sortir les poubelles quand on est crevé et qu’il fait froid dehors. C’est laisser l’autre s’isoler s’il en a besoin sans le prendre comme une attaque personnelle. C’est l’accueillir dans ce qu’il est, même s’il n’est pas ce que l’on avait idéalisé. C’est prendre soin de lui même quand il ne nous fait plus de compliments. C’est l’accompagner à cette soirée ennuyeuse au possible pour s’ennuyer à deux. C’est rester même quand l’herbe semble plus verte ailleurs. C’est renoncer à tout ce qui peut menacer l’équilibre de la relation, car on n’est plus responsable que de soi, mais du bien-être du couple. C’est rester et se battre à deux quand un drame survient, qu’une épreuve menace. C’est un don que l’on fait, celui de soi-même, de son temps, de son petit confort parfois égoïste, de sa vie suffisante. Et c’est aussi un cadeau que l’on reçoit : celui de l’autre, de sa personne.

C’est aussi des gestes intimes, oui. C’est s’embrasser, c’est faire l’amour, c’est se désirer, bien sûr ! Passer de l’état amoureux à l’Amour véritable ne tue pas la passion ! Simplement, il la transforme, la magnifie, la sublime en quelque chose de plus profond, de plus grand et de plus noble. Désirer passionnément est à la portée de tous, et n’importe qui peut faire l’objet d’un élan ardent. Mais Aimer implique vraiment de choisir une personne pour lui consacrer cette part de notre vie, à elle, rien qu’à elle. Puis la passion, c’est beau, mais la vie d’un couple ne se résumera jamais qu’à ça ! Elle est faite de joies profondes, mais aussi de grandes difficultés que seul l’Amour permet de surmonter, car c’est surtout dans les actes difficiles à poser qu’il s’exprime.

Nous sommes donc bien loin des rapports marchands qu’on observe souvent (« je ferai ça si tu fais ça… »). L’Amour, c’est une volonté qu’on entraîne quotidiennement.

L’amour dure 3 ans ?

Tu vois venir ma réponse ? Beigbeder s’est planté, mais complètement !

1. Ce n’est pas de l’Amour dont il parle, c’est du sentiment amoureux. Comme c’est d’usage en notre temps, il confond instinct et besoin.
2. Le sentiment amoureux ne dure pas 3 ans, mais (environ) deux ans selon les psychologues
3. La fin du sentiment amoureux est une bonne nouvelle (bon, il ne dit rien là-dessus, mais on voit bien comme son livre est criant de pessimisme.)

Oui, tu as bien lu : c’est une bonne nouvelle, et ce, pour plusieurs raisons.

Premièrement, parce que l’obsession amoureuse des premiers temps n’est pas une relation enrichissante sur le long terme. Elle peut même devenir toxique à plusieurs niveaux. Avec l’euphorie, tout est beau et rose, l’autre est nouveau donc presque parfait. Dur d’évoluer, de progresser et de se faire grandir mutuellement dans un contexte pareil. Et, comme cette phase est très agréable, on risque d’évaluer de l’état amoureux à la fusion. Et la fusion est dangereuse ! Il faut que chacun soit une personne pour aimer, ce qui n’est plus le cas dans la fusion.
Mais encore, et surtout, parce que c’est une limite émotionnelle de savoir que l’autre est « tombé » amoureux de nous. C’est inconscient, c’est vrai, mais quelque chose dans notre réservoir d’amour se bloque : pour nous sentir unique, il faut que l’on se sache choisi. Il faut aussi entrer dans la réciprocité du choix, être capable de transformer cette relation d’abord auto-centrée en une ouverture à l’autre et un accueil de ce qu’il est.

Le secret des couples qui durent

Quand aimer fait mal …

Le bonheur du début est toujours facile ; ce sont les papillons dans le ventre, l’ennui qui disparaît, les nouvelles habitudes qui s’installent et se transforment inévitablement en routine. Mais elle arrive avec un effet étrange, cette routine : seules les mauvaises choses arrivent encore à surprendre. Parce qu’on s’est tellement habitués aux belles et bonnes qu’on ne les voit plus. Le monde extérieur est venu s’immiscer, il est trop présent. Séduire n’est plus une priorité, les défauts de l’autre sont comme surlignés. L’illusion s’effondre : c’est violent. Et c’est de là que naît la souffrance : ce sentiment amoureux, on le prenait pour de l’amour. Il disparaît, et on croit que c’est l’amour qui s’en va. Notre réservoir se vide d’un coup…

La routine pour allié

Qui l’eut cru ! On a tendance à la mépriser, elle synonyme d’ennui et de lassitude, et pourtant elle essentielle au couple. La routine, soit elle tue, soit elle transforme. Elle est la bascule, elle est le point de chute du sentiment amoureux, elle appelle à poser le choix de l’Amour.  Mais avant de s’y embarquer, il faut être clair : ce choix n’est jamais facile à poser, même pour les couples que l’on admire et qui semblent s’aimer comme au premier jour. Et dans notre société du bien-être instantané, où l’on fuit souffrance et difficultés, la fin du sentiment amoureux peut être décourageante et assassine. Alors, le moment venu, à toi de discerner : est-ce que le jeu en vaut la chandelle ? Est-ce que cette personne, avec qui tu es et avec qui tu as commencé à construire quelque chose, mérite que tu t’impliques, que tu t’engages, que tu fasses des efforts, voire, même, des sacrifices, bref, que tu te donnes ? 

Ah, avec ces questions, le mythe tombe : l’Amour ne vient pas que du cœur, il vient aussi de la tête. Car à ce stade, les réponses doivent être raisonnables : ce sont des faits qui nous permettent de choisir quand le cœur n’y est plus, c’est notre tête qui nous dit si oui ou non il faut continuer. Donc oui, l’Amour, c’est du travail. Parce que l’autre n’est pas soi et que son mode d’emploi est différent, il faut l’apprendre. Il faut des concessions, du recul, de l’humilité. D’où l’importance d’un choix raisonné : tout devient plus simple quand on sait que cette personne et cette histoire en valent la peine.

Ils ont 90 ans et viennent de fêter leurs 56 ans de mariage. Ensemble, ils ont survécu à la maladie, à la mort d’un enfant, à la disparition de tous leurs amis. Ils ne dorment plus ensemble, il bouge trop, ça la réveille. Dans leur chambre en enfilade, elle a placé les lits de sorte que la porte ouverte, ils puissent se voir. Parfois, il perd l’équilibre et tombe. Elle mobilise alors toutes ses forces, toute son énergie pour le relever, et prend parfois des jours à s’en remettre. À table, il l’écoute parler pendant des heures, même s’il pique déjà du nez : il sait qu’elle a besoin de ça, de ressasser les souvenirs, d’être écoutée.
Deux personnes engagées l’une envers l’autre, qui dans chaque décision renouvellent cet engagement, c’est beau. Et c’est un cercle vertueux : plus le temps passe, et plus c’est beau. C’est une vie commune qui se transforme en passé commun, c’est un ami, amour, mari, amant, partenaire qui devient en dernier lieu un compagnon du présent, et un partageur de souvenirs. Quand je les regarde, je me le promets : je ne laisserai plus quelque chose de si beau être relégué à quelque chose qui lui est inférieur.
Alors tomber amoureux VS Aimer, à ma petite échelle, j’espère avoir rendu quelques lettres de noblesse à l’Amour.

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