Comment faire la paix avec mes parents ?

Partie 1 - La relation conflictuelle

On ne les choisit pas, pourtant, ils posent les bases de notre identité. 

Entre héros et bourreaux, on passe sa vie à réparer notre relation à nos parents.

Parents autoritaires. Complices. Irresponsables. Amis. Géniaux. Encourageants.  Parents toxiques.

Notre époque est si prompte à attribuer un tel qualificatif. Mais qu’en est-il vraiment ? 

Quand un parent bascule-t-il de sévère, irresponsable ou capricieux, à “toxique”, et comment se reconstruire après une relation parentale abusive ?

Relation parents-enfants compliquée

Nos parents à l’origine
La relation à notre mère est la toute première que nous ayons, premières lignes sur la page blanche de notre esprit. Le père est la seconde. Ils sont deux individus distincts qui, ensemble, forment la cellule parentale, une entité plénière. Si nos sens nous permettent de connaître notre environnement, ce sont bien eux qui en donnent les clés d’interprétation. Toute notre enfance, nous dépendons de leurs stimulations, c’est d’après eux que nous apprenons à réguler nos états émotionnels et à agir de façon socialement adéquate. Ils sont les premiers à répondre à nos besoins fondamentaux (physiologiques, sécuritaires, d’appartenance, d’estime et d’accomplissement) ; ainsi, cette relation aux parents en général, puis au père et à la mère, spécifiquement, se bâtit depuis le sein maternel et s’alimente jusqu’à la fin de notre vie.

Le fantasme du parent idéal
En grandissant, notre environnement s’enrichit de comparatifs : nos amis, la culture, nos camarades. Nous découvrons d’autres modèles parentaux, d’autres normes, nos parents cessent d’avoir le monopole du savoir, de l’éducation. Encouragés par la psychanalyse, le développement personnel et autres modes du marketing du bien-être, vient un jour où, assis sur le divan d’un psy ou un peu bourré des amis, exposant nos blessures et les schémas de répétition qui nous pourrissent la vie, nous trouvons une explication simple et déclinable aux maux les plus enfouis notre existence :

“Je n’ai pas eu les parents qu’on m’a promis.”

C’est ainsi que tout ce qui est bancal dans notre vie semble trouver sa source dans les failles de nos parents, dans leur éducation imparfaite, dans leurs manquements. Ce n’est pas de notre faute si nous sommes colériques, nos parents nous frustraient lorsque nous étions enfants. Pas de notre faute si nous mangeons de façon compulsive, ils nous ont trop privés à l’adolescence. Pas de notre faute si nous choisissons les mauvais compagnons de vie, ils nous ont donné un exemple lamentable de ce qu’était le sexe opposé. Non, nous n’avons pas eu les parents qui nous avaient été promis, et c’est pour cette raison que nous sommes défaillants.

Mais, en fait, quels sont-ils, précisément, ces parents que nous aurions dû avoir ?

“Des parents aimant inconditionnellement. Des parents qui nourrissent, secourent et servent ; à l’écoute mais pas envahissants, compréhensifs, mais pas trop laxistes. Patients, imposant des limites justes. Autoritaires mais doux, drôles mais sérieux quand il le faut. Ils prennent des décisions vitales, tout en consacrant du temps à leurs enfants. Ils travaillent assez pour subvenir aux frais familiaux, besoin essentiels et superflu, mais dégagent assez de temps pour être présents. 

Ils sont moralement irréprochables et anticipent tous les désirs de leur progéniture.”

Les parents promis sont sans défaut, dépourvus de leur être propre, de leur vie intime. Ils sont donc sans passé, sans histoire personnelle. Parfaits, ils ne chutent jamais, n’abandonnent pas ni ne blessent. Ils sont irréels :  ces parents parfaits n’existent pas.

Et alors, qui nous a promis une telle chose ? Personne. Aucun être ailé n’est venu signer un contrat avant que nous ne soyons conçus. Rien n’a jamais été acté. Nous avons nous-mêmes alimenté ce fantasme, aidés d’une culture cinématographique et littéraire romantique, chargée d’idéaux.

La réalité du parent trop humain

Les parents réels sont de simples humains. Pas des surhommes. Pas des individus “à la carte”. Et si nous n’avons pas d’histoire avant eux, ils en ont une. Ils vivaient avant que nous existions, se construisant eux-mêmes à partir de leurs blessures, luttant contre les héritages néfastes de leurs propres parents qui n’étaient pas ceux qui leur avaient été promis. Et nous non plus, ne seront pas les parents fantasmés par nos enfants.

Évidemment, il existe des parents aux actes inexcusables. Simplement, j’essaye ici de poser la base d’un discernement essentiel : un parent est faillible. Il a ses défauts. Et comme nous-mêmes espérons – et méritons d’être compris dans notre réalité et notre histoire, lui aussi. Notre idéalisation du parent nourrit des attentes irréalistes et nous poussent à être autrement déçus. En comprenant leurs failles humaines, nous ajustons nos attentes. Car être parent n’est pas simple. Bien souvent, nous entendons “ Tu verras, quand tu auras des enfants”, ou “Vous vous entendrez mieux quand tu auras des enfants”, parce devenir parent à notre tour nous ouvre les yeux face à l’exigence de la tâche, et notre incapacité à correspondre à un idéal véhiculé de multiples façons.

L'évolution des parents : d'intouchables à bouc-émissaires (?)

Le témoignage du passé

C’était dans les années 40, dans le sud de l’Europe. Un pays très pieux et très pauvre au peuple digne et fier. Mon grand-père, très bel homme sans un sou, s’est follement épris – malheur ! – de ma grand-mère, très belle femme, plus pauvre encore. Tous deux auraient pu jouer de leurs attraits pour contracter de belles noces et renflouer un peu leur patrimoine familial, mais ils s’étaient choisis contre l’avis de leurs parents. Très vite, grand-mère mit au monde leur première fille, puis la seconde ; toutes deux moururent en l’espace de deux mois, de maladies de pauvres gens. Ma grand-mère n’a jamais retrouvé le sourire, pas même après avoir donné la vie cinq nouvelles fois. Froide, distante, aigrie ; ma mère, mes oncles et tantes ignorent si un jour elle fût vraiment différente. Même mon grand-père, cet homme qu’elle avait pourtant aimé un jour, semblait la dégouter ; elle s’essuyait la bouche lorsqu’il l’embrassait. Pourtant, à sa mort, quelques années avant ma naissance, elle s’évadait au fond du jardin où elle hurlait sa douleur des heures durant.
De ma grand-mère, je n’ai rien d’autre que l’image d’une femme froide, aigrie, égoïste et méchante. Des paroles tranchantes comme des lames de rasoir, des remarques brutales et insensibles, des comportements puérils et culpabilisateurs. Combien de fois ais-je vu ma mère pleurer sur une attitude odieuse de sa propre mère…? Et pourtant, chacun de ces cinq enfants lui est infailliblement loyal et fidèle ; tous s’en occupent avec dévotion, lui témoignent respect et reconnaissance
.

Virage à 360
Ma mère n’en veut pas à la sienne, que les réseaux sociaux auraient pourtant vite fait de qualifier de “toxique”. Mieux, elle la respecte, et quand je l’interroge sur ses blessures, elle me répond toujours : “C’était un autre temps”. Un temps où l’on ne pouvait pas s’offrir le luxe de souhaiter autre chose que ce que l’on avait, où la dureté de la vie obligeait à s’adapter et à remercier le ciel d’avoir au moins ça.
Toutes les époques ont leurs parents “indignes”, mais les circonstances faisaient qu’on laissait aux parents le mérite de faire ce qu’ils pouvaient avec ce qu’ils étaient, reconnaissants pour le don sans réciproque de la vie.

“Grand-mère ne nous disait jamais je t’aime, elle n’avait jamais un geste tendre. Oui, elle est odieuse. Mais elle travaillait dur dans les champs. C’était une vie difficile. Et si, au soir d’une journée de travail, il n’y avait qu’une miche de pain à poser sur la table, elle et grand-père s’en privaient pour que nous cinq ayons de quoi manger. Ça, ça voulait dire “je t’aime.”

Un temps où la vision même de la famille était différente. À une époque non si lointaine, son rôle essentiel était de transmettre des valeurs et des règles pour bien vivre en société ; l’amour était donné de surcroît. Dans une famille comme celle de ma mère, nombreuse et pauvre, la tendresse était un luxe qui ne s’offrait pas. Il fallait nourrir sept bouches, construire des individus honnêtes et travailleurs pour assurer la transmission et un futur meilleur. C’était la société du travail, de la rigueur.
Et force est de constater que notre société à nous est celle du sentimentalisme : nous pensons avec nos émotions, nous nous offensons de peu (comparé aux générations passées) et laissons volontiers nos émotions orienter notre jugement. Inversion : nous voyons à présent la famille comme le siège de l’amour, où valeurs et règles sont données de surcroît. Résultat : le jugement qualitatif de nos parents ne s’appuie plus sur des faits palpables, mais sur le ressenti de l’enfant que nous avons été ; et, puisque les ressentis sont subjectifs, ils débouchent sur des conflits.

L’incompréhension à la source des conflits
Cette inversion à 360 nous rend bien vifs à chercher les failles de nos parents, une façon de fermer les yeux face à nos propres responsabilités. Sous couvert d’évolution, nous acceptons les honneurs de nos qualités, mais rejetons nos défauts sur les manquements de nos parents qui, certes, commettent des erreurs, mais ne sont pas les seuls grands coupables de notre histoire. C’est universel : nous avons tous des choses à reprocher à nos parents. Et la plupart d’entre nous sont en très mauvais termes avec au moins l’un d’eux, parce qu’aucune relation n’est vécue avec plus d’intensité. Lorsqu’ils sont à l’origine d’une blessure, l’illusion se brise un peu plus, le réel frappe avec plus de violence, ainsi que la tentation de se décharger de nos propres responsabilités.

Le schéma induit est donc le suivant : idéalisation du parent > insertion du réel -> diabolisation du parent. Plus le fantasme était fort, plus la désillusion est grande, alimentée par l’envie (très humaine) de responsabiliser un autre pour ses maux. De là, naît conflit, rancœurs, haine. Un cercle vicieux où tout est exacerbé, car sa racine est profonde, c’est celle d’un lien extrêmement intime, et d’une idéalisation ancrée dans le schéma de pensée depuis l’enfance.

Pacifier sa relation avec ses parents

Apaiser un lien doit être une volonté des deux parties, nous sommes tous 100% responsables de 50% de la relation. Mais il est impossible d’obliger quiconque a vouloir quelque chose ou à changer. Ainsi, ces quelques conseils, à défaut de vraiment réconcilier les parties, permettent au moins à celui qui en a la volonté de trouver une forme de paix.

Avec l’âge, et donc en mûrissant, il faut comprendre que dans une relation parent/enfant, il n’y a pas d’objectif en soi. Se fixer un objectif : “je veux pouvoir faire ça un jour avec mon père”, “je veux qu’on s’entende aussi bien que Machin avec sa mère” nous maintient dans le fantasme. Nos parents sont ce qu’ils sont, nous devons accueillir avec leurs qualités et leurs défauts, tout comme nous souhaitons l’être. Nos parents sont des hommes et des femmes avant tout, humainement constitués, et ne peuvent être limités au rôle de parent. C’est un chemin d’entente, une voie progressive qui n’a pas de destination finale ; c’est un voyage où le réel doit émerger et se cultiver. Dans la vie, tout est question d’adaptation..
Cultiver le réel, c’est apprendre à apprécier nos parents pour ce qu’ils sont et ce qu’ils peuvent nous donner. En se concentrant sur ces qualités qu’on admire, mais qu’ils n’ont pas, nous creusons un fossé, mais en capitalisant sur les qualités qu’ils possèdent déjà, nous créons un pont. Parfois, il n’y a rien à attendre de l’un de nos parents. Auquel cas, c’est ok de ne pas avoir un lien étroit avec. En identifiant chez eux l’absence de qualités humaines appréciables, nous avons le droit de ne pas les garder dans nos vie ; le tout est d’être en paix avec cette réalité, de ne pas continuer d’espérer qu’il en eût été autrement et de garder le respect fondamental premier, la reconnaissance pour le don de la vie, un respect qui ne se manifeste pas nécessairement par le maintien forcé d’une relation.

Nous nous projetons souvent sur les autres, pensant qu’ils agissent selon les mêmes codes que nous. Cette vérité est encore plus ancrée lorsqu’il s’agit de nos parents. Certains d’entre nous aspirent à des profondes conversations ou mots profonds avec leurs parents, qui, pour certaines raisons, en sont incapables. Comme je l’expliquais ici, nous n’exprimons pas notre affect de la même façon. Il y a différentes manières de dire “je t’aime” (5, précisément : les paroles, les moments de qualité, les cadeaux, les services rendus et le toucher), et, comme êtres distincts, parents et enfants ont leur propre manière d’exprimer de l’amour.

Pardonner n’est pas simple, surtout lorsqu’il s’agit de ses parents. Les attentes étaient élevées, et les conséquences de leurs fautes sont plus importantes que les autres. Mais pardonner, ou vouloir le faire, est un élément clé de la pacification de la relation, et de la construction de soi. La compassion est de mise : compassion, souffrir avec. Nous sommes si à l’aise pour nous déresponsabiliser, pourquoi ne pas appliquer le même procédé à ses parents ? Certes, objectivement, ils ont leur propre responsabilité, mais n’est-ce pas un bon début de leur faire bénéficier de la même indulgence qu’à nous-mêmes ? Nous aussi, ne faisons-nous pas des erreurs ? Nous ne serons pas des parents parfaits non plus, et nos erreurs à nous seront peut-être moindre que les leurs, mais ne voudrions-nous pas que le moment venu, nos enfants aussi soient compatissants envers nous ?
Mon père m’a abandonnée. Son erreur est une partie de mon histoire. Mais justifier mes comportements excessifs par cet abandon, c’est m’approprier l’erreur de quelqu’un d’autre pour nier que je suis excessive…À cause de moi-même. Si je suis suffisamment autonome pour identifier l’erreur de mon père, alors je lui suis assez pour poser des choix selon mes propres critères. Dès lors, la responsabilité de mes actes présents m’incombe à moi, et non pas à ce père du passé. En bref, il s’agit de se regarder aujourd’hui, avec ses yeux d’aujourd’hui, de poser des choix présents avec des caractéristiques du présent.

Malheureusement, le conflit avec un parent ne se résume pas toujours à de l’incompréhension, ou à un manque d’empathie.
Ils sont rares, mais ils existent ; la parole se libère sur les parents toxiques. Comment les identifier, et comment se libérer de leur emprise ? C’est l’objet de la deuxième partie de cet article…

Show CommentsClose Comments

Leave a comment

© Copyright 2019-2020 - Psy&Co. Tous droits réservés.